L’atheisme espérantophone

Martin Lavallée

L'espéranto (1) survit malgré les persécutions, les camps de concentration et les bibliothèques incendiées qu'ont dû endurer ses locuteurs par du bien beau monde comme Staline, Hitler, Franco, Salazar et Ceaucescu. Pourquoi ces dictateurs avaient‑ils peur de cette dangereuse langue? (2) Bof (haussement d'épaules), en attendant, jetons un coup d'oeil sur ces combattants transnationalistes qui dénoncèrent pendant plusieurs décennies le renfermement de l'esprit humain par les religions.

Ce 11 février 1990, j'étais devant un ennuyeux travail d'anglais. D'un geste brusque, le téléphone fut décroché et me mit en communication avec Washington, D.C. Ralph Dumain était à l'autre bout du fil et nous discutions tout bonnement en espéranto.

Nous parlions d'athéisme. Mon cher Ralph, le président de Ateo (3), me demanda en passant si écrire un article sur la situation des libres penseurs, athées, agnostiques, laïques et humanistes dans notre Belle Province ne me prendrait pas trop de mon temps. «Étudiant que je suis au cégep Édouard‑Montpetit, je ne pouvais qu'accepter. Au moment où j'écris ces lignes, j'attends des nouvelles du Mouvement laïque québécois.

Nous avons parlé du congrès qui s'en vient à Cuba. En plus des trois cents réunions internationales annuelles espérantophones qui se passent annuellement sur les 5 continents, il y a un Universala Kongreso de Esperanto où des fakaj organizoj (organisations spécialisées) se rencontrent durant sept jours sans interruption. Créée en 1987, Ateo vit le jour à Varsovie avec les 6 000 congressistes espérantophones.

Nous nous plaignîmes fort évidemment de la légendaire rapidité de la poste états‑unienne. Le volume 2 numéro 1 d'Ateismo édité dans ce pays richement religieux, à San Mateopour être plus précis, n'était pas encore apparu dans les quelques 200 bôites aux lettres d'une quarantaine de pays.

Il me parla de Pierre Savoie, collaborateur d'articles d'Ateismo, de qui je reçus des nouvelles par sa lettre en espéranto me disant qu'il aimerait savoir s'il existe quelque mouvement ontarien athée.

Je laissai ce travail à mon cher copain Bernard La Rivière qui sous mon instigation lui envoya un exemplaire de La Libre Pensée et des informations sur les humanistes coast to coast.

Pour en revenir à ce fameux bulletin de 24 pages internationales, il provoque des discussions entre des gens venant de continents différents, donne des informations sur les nouvelles associations de libres penseurs (en GDR, par exemple), sur l'instruction religieuse à l'école britannique, du jubilé d'or de l'association athée hindoue, etc. venant de ses lecteurs et offre des traductions de l'anglais, du néerlandais, etc.

Le sujet de notre conversation tomba sur l'historique de l'espérantisme athée. Ralph me confia qu'il rassemble des docu­ments venant de plusieurs bibliothèques espéranto à travers le monde sur la libre pensée. Il me parla d'une certaine Internacia Societo Esperantista Liberpensula créée en 1907 dont on a perdu la trace. Une Ateista Krestomatio fut éditée en 1926 par Sat (Sennacieca Asocio Tutmonda) qui a d'ailleurs jusqu'à maintenant une section athée‑anarchiste. D'autres livres furent édités auxquels j'ajoutai le non moins controversé Tiele parolis Zaratoustra.

Des anecdotes du genre profusaient: l'espéranto fut utilisé par l'union des athées militants d'URSS dans les années 20‑30. Ils éditaient des suppléments de leur revue en espéranto. Dans le numéro 1 de la Libre Pensée, le texte rapportant le congrès mondial des athées de 1983 côtoyait un article sur l'espéranto. Selon une enquête personnelle, Ateo serait la seule organisation mondiale d'athées.

D'ailleurs Ralph a été approché par une revue humaniste pour écrire un article en anglais sur Ateo. Et c'est avec ça et d'autres choses encore que Ralph veut composer une anthologie de l'espérantisme athée. Je lui enverrai l'article que vous serez en train de lire, cela va peut‑être l'inspirer pour son article.

Mais n'allez pas croire que dans l'espérantophonie, tout est rose. On a nos petites controverses dans Ateismo: devrait-on utiliser d'autres langues à côté de l'espéranto? Les abonné(e)s de ce bulletin pourraient alors ne pas être nécessairement espérantophones. Par exemple publier pas seulement la traduction de la bénédiction faite par un prêtre chrétien sur la bombe d'Hiroshima même, mais aussi l'original en anglais.

L'espéranto, un fiasco? Je n'oserais pas dire cela devant un athée à qui j'ai demandé s'il voulait bien faire un discours in an interfaith reunion, surtout avec l'impétuosité perdue par le fait que cela soit en English only. Le morose me disait: «L'anglais, on peut l'écrire, tenir une conversation couci‑couça maisde là à faire de la rhétorique . . . » Quand je pense que l'espéranto est la langue qui s'est développée le plus rapidement dans toute l'histoire de l'humanité. . .

Et puis j'ai retéléphoné à Ralph trois jours plus tard. Je lui ai demandé pourquoi Ateo ne serait pas uniquement en anglais, laissant tomber l'espéranto. (Traduction libre) «Écoute Martin. Moi, je ne veux pas prouver que l'espéranto est une langue qui fonctionne par des arguments rhétoriques. Je veux le prouver avec du matériel, parce que la vérité est la caractéristique d'une affirmation décrivant un fait réel. Ateo est une organisation qui a pour but de lier les athées et libres penseurs espérantophones. C'est écrit dans sa constitution.» Bon, bon, je veux bien, toutefois l'anglais surpasse l'espéranto. Ralph: «Si tous mes correspondants de 40 pays se décident à n'écrire, à ne parler, bref, à ne communiquer qu'en anglais même si la majorité est espérantophone, et préfèrent communiquer dans une atmosphère de respect de l'autre et préfèrent aussi communiquer plus aisément, alors j'abdiquerai avec grand plaisir puisque ma langue maternelle est l'anglais.»

Ça me rappelle un congrès canadien d'espéranto en 1987. Après 5 mois d'étude de cette langue, j'étais un concurrent parmi 6 autres au concours «Le meilleur discours». Chacun eut un sujet précis. Je ne gagnais pas le deuxième prix, mais le premier (Esperanta Legolibro).

Je ne dirais pas que c'était une conversation de francophone à anglophone, mais bien d'Humain à Humain. Vive l'Antibabel.

Notes:

(1) Espéranto: langue interethnique et neutre mondiale née en 1887 projetée par un certain polyglotte. Phonétique. 16 règles de grammaire. (—> texte)

(2) En ce qui concerne ce club sélect: «Let us be clear about this: it is wholly possible and permissible for someone to oppose the whole concept of an international language on ideological grounds—on condition that he openly states that in his opinion such a language is undesirable. One cannot prevent a fanatical nationalist such as Hitler from rejecting the very idea of Esperanto; obviously an international language, which would put not only nations but individuals on terms of equality, would to him represent a danger and inimical to his fundamental concepts.» Myth and fact about Esperanto by William Auld, M.A., in Esperanto in the modern world compiled by Eichholz, esperanto press, 1982. Si ce thème vous intéresse, La danĝera lingvo d'Ubich Lins chez Bleicher‑Eldonejo est là. 500 pages. N'ayez crainte: ce livre sur l'histoire mouvementée de l'espéranto a aussi été traduit en allemand sous le titre Die gefärliche Sprache. La traduction russe s'en vient. . . (—> texte)

(3) Ateo: Ateisma Tutmonda Esperanto‑Organizo. (—> texte)


Lavallée, Martin. «L’athéisme espérantophone», La Libre Pensée, 1er semestre 1990, #12, p. 18-19.


ATEO: Bazaj Informoj & Enhavtabeloj de Ateismo

"Esperanto und Atheismus" de Detlev Blanke


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